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A l’Opéra de Paris, Les Noces de Figaro à l’heure #MeToo

OPERA – Depuis quelques années, les mises en scène revisitant les grandes œuvres lyriques à l’aune de la dénonciation de la domination masculine se multiplient. La nouvelle production des Noces de Figaro par la metteuse en scène Netia Jones, en est un exemple. A voir jusqu’au 18 février au Palais Garnier et en replay sur France télévision.

Article mis à jour le 4 février.

Si l’art est le reflet de la réalité sociale d’une époque, alors notre époque est entrée de plein pied dans une nouvelle ère féministe. Le patriarcat peut commencer à s’inquiéter, puisqu’il est remis en cause de toutes part, même à l’opéra !

Depuis quelques années, nous voyons ainsi fleurir des mises en scène revisitant les grandes œuvres lyriques à l’aune de la dénonciation de la domination masculine. La nouvelle production des Noces de Figaro de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) par la metteuse en scène Netia Jones est le dernier exemple en date de cette « mode » féministe.

Les Noces de Figaro, un opéra féministe avant l’heure ?

Le livret écrit par Lorenzo Da Ponte (1749-1838) à partir de la pièce d’Augustin Caron de Beaumarchais (1732-179), Le Mariage de Figaro, se prête assez naturellement à une relecture féministe. Même si cela prête à sourire, quand on sait que Beaumarchais était un fieffé coureur de jupons, que Da Ponte était un prêtre et un tenancier de maison-close, et que Mozart était aussi misogyne que ses contemporains.

Et pourtant, comme l’explique Netia Jones dans le programme, Beaumarchais “a créé avec Le Mariage une œuvre riche de quatre personnages féminins complexes et crédibles, à quatre âges et quatre stades d’expérience différents.”

Et Da Ponte, malgré sa misogynie profonde, est resté fidèle à cet aspect de l’œuvre. Susanna, la Comtesse Almaviva, Marcellina, et Barbarina sont plus que les personnages masculins, le cœur battant de l’opéra. Elles ne sont pas des personnages effacés, mièvres, ou soumises, mais des femmes, “fortes, résilientes, centrales et réelles”, comme le rappelle justement Netia Jones.

Un miroir tendu à notre époque

Adepte des mises en abîme, la metteuse en scène britannique a choisi de situer l’intrigue des Noces de Figaro dans les coulisses de l’opéra Garnier, où se prépare une représentation de l’opéra de Mozart.

Un opéra est un lieu de pouvoir par excellence, un lieu où l’on “retrouve les hiérarchies patriarcales, les commérages, le sens de la famille, les structures de pouvoir, le microcosme d’un monde dans une seul et même bâtiment”. Et même s’il n’y a pas encore eu de #MeTooOpéra, le monde lyrique a récemment été secoué par plusieurs affaires de harcèlement sexuels, même si cela n’a pas suffit à briser l’omerta.

Lire aussi : « Les Noces de Figaro à Aix : une sitcom à l’opéra »

Les décors imaginés par Netia Jones, qui signe aussi les vidéos et les costumes, sont donc ceux des coulisses de Garnier, avec les loges des chanteurs, les vestiaires, l’atelier de costumes, ainsi qu’une scène vide sur laquelle apparaissent les réglages techniques normalement invisibles au public. À ces décors élégants, elle ajoute l’usage de vidéos qui saturent visuellement l’espace, sans nécessairement apporter grand chose, donnant ainsi l’impression qu’elle manque de confiance dans sa propre mise en scène.

Anna El-Khassem (Susanna), Lea Desandre (Cherubino) © Vincent Pontet

Dans cette mise en abîme, Figaro et Susanna deviennent perruquier et costumière, le comte Almaviva et sa femme un couple star, Cherubino un adolescent aux allures de Justin Bieber, Marcellina une administratrice, Barberina un petit rat du ballet de l’opéra. Enfin, c’est ce qu’on suppose car les rôles sont peu clairement redéfinis, et la direction d’acteur et d’actrice rudimentaire.

Dans plusieurs scènes, le livret est détourné pour dénoncer la culture du viol présente dans le monde lyrique : lors de l’hommage des villageois, ici transformés en syndicalistes, lors de l’air de Barberina, victime d’une agression sexuelle suggérée mais laissée hors champ, ou lors du rebondissement final qui clôt l’opéra de façon à répondre à la demande de justice initiale.

Cependant, au-delà de ce fil rouge féministe, on est bien en peine de trouver un propos à la mise en scène, qui semble surfer sur un thème dans l’ère du temps de façon un peu superficielle, sans vouloir choquer trop les spectatrices et spectateurs. Tout cela reste léger et raffiné, visuellement très plaisant à regarder, mais cela revient à plaquer des concepts de notre époque sur un livret du XVIIIe siècle.

Peter Mattei (il conte di Almaviva) – Maria Bengtsson (la contessa di Almaviva) – Anna El-Khasem (Susanna) – Luca Pisaroni (Figaro) © Vincent Pontet
Une interprétation en demi-teinte

Dans la fosse du Palais Garnier, Gustavo Dudamel, donne une lecture dynamique et littérale de l’œuvre. Les musiciennes et musiciens semblent heureux de jouer sous la baguette de leur nouveau directeur musical. Ils produisent un beau son dense et chaleureux, mais malheureusement trop lourd et peu contrasté. Dudamel choisit de diriger Mozart comme si les interprétations historiquement informées n’avaient jamais existé… Même si cela pourrait avoir un certain charme vintage.

La direction de Dudamel manque de clarté et de transparence, ce qui est gênant dans la musique de Mozart. En faisant jouer l’orchestre bien trop fort, le chef étouffe les chanteuses et chanteurs, et empêche le chant mozartien de s’épanouir.

Maria Bengtsson (la contessa di Almaviva) © Vincent Pontet
Distribution homogène

La distribution, quant à elle, est très homogène et de grande qualité, malgré de multiples changements de distribution, dus très certainement au Covid-19. Dans le rôle titre, Luca Pisaroni, montre l’étendue de son talent vocal et scénique, ainsi que sa maîtrise du rôle. Avec sa voix cuivrée, il incarne un Figaro plein d’esprit et de charisme, et sait se faire très émouvant dans le dernier acte. À ses côtés, Anna El-Kashem est une Susanna fraîche et piquante, à la voix fruitée, mais elle manque de puissance pour s’imposer vocalement dans le rôle.

© Vincent PONTET

Peter Mattei incarne un comte Almaviva suave, un brin licencieux, avec beaucoup d’autorité. La comtesse est interprétée par Maria Bengtsson avec beaucoup d’aplomb et de sûreté vocale, mais dans les deux grands airs, Porgi amor et Dove sono, on a pu regretter un manque de fragilité et de délicatesse. Dorothea Röschmann est une Marcelline vocalement splendide, à la voix ample et généreuse, tandis que Léa Desandre campe un Cherubino malicieux, et un peu rebelle, à la voix rayonnante et fruitée.

Enfin, le grand moment d’émotion de la soirée revient à la bouleversante Barbarina de Kseniia Proshina. Le reste des solistes sont excellents, ce qu’on ne peut pas dire des les chœurs de l’Opéra de Paris, qui sont tout simplement inaudibles. 

Cette production laisse l’impression finale d’un divertissement de qualité, bien qu’inabouti, dans lequel on s’amuse beaucoup à suivre les péripéties des personnages de ce chef d’œuvre. Le tout, servi par une assez belle distribution et un orchestre de l’Opéra de Paris en forme.

Les Noces de Figaro de Wolfgang Amadeus Mozart, à voir sur la scène du Palais Garnier jusqu’au 18 février 2022 et en replay ici.

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