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Hélène de Montgeroult, une compositrice dans la tourmente révolutionnaire

PORTRAIT – Comme beaucoup d’autres compositrices, la vie d’Hélène de Montgeroult (1764-1836) est tombée dans un profond oubli après sa mort. A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, nous rendons hommage à cette grande virtuose, pédagogue et compositrice au destin hors du commun.

Née Hélène de Nervo en 1764, elle grandit à Lyon, puis à Paris avec ses parents et son frère cadet. Son enfance et son adolescence furent ceux d’une jeune femme issue de la noblesse de robe et des affaires, un milieu aisé mais n’appartenant pas à l’élite parisienne et d’une noblesse trop récente pour être présentée officiellement à la cour de Louis XVI, comme l’explique Jérôme Dorival dans la biographie qu’il lui a consacrée, Hélène de Montgeroult, La Marquise et la Marseillaise (Symétrie, 2006).

Formation musicale

À l’instar des jeunes filles issues de la noblesse, Hélène de Nervo reçoit une solide formation musicale. La musique était en effet une activité utile pour briller dans la société de l’Ancien Régime. Et parmi les instruments, le piano état « l’instrument féminin » par excellence aux XVIIIe et XIXe siècles, car considéré comme « convenable » pour les jeunes filles et les femmes. Ce qui distingue cependant Hélène de Nervo de ses contemporaines, c’est le niveau de virtuosité exceptionnel qu’elle atteint : “Elle saura, certes, assumer la vie en sa société, mais excellera dans son art au point de surpasser les meilleurs musiciens professionnels qu’elle rencontrera.”, explique Dorival. 

Il n’y a pas de preuve concrète précise sur son éducation musicale, mais elle aurait reçu l’enseignement de Nicolas Hüllmandel, puis de Jan Ladislav Dussek et Maurizio Clementi, trois des musiciens qui “avec Carl Philipp Emmanuel Bach, Haydn et Mozart, créèrent véritablement la littérature de piano”, comme le rappelle Dorival. Elle a donc bénéficié de la meilleure formation possible.

Premiers pas dans la vie mondaine

Hélène de Nervo a 20 ans quand ses parents arrangent son mariage au marquis de Montgeroult, de vingt-huit ans son aîné. On ne sait pas si ce mariage est forcé, mais en tout cas ce n’est pas un mariage d’amour. Montgeroult est alors brigadier des armées du Roi, chevalier de Saint-Louis, bénéficie d’une fortune confortable qu’il a su faire croître par des investissements judicieux dans la Compagnie du Sénégal.

C’est un alliance avantageuse pour les deux familles, puisque les Nervo ont donné à leur fille une dote de 200 000 livres, une somme très importante pour l’époque. Tout cela ressemble donc bien à un mariage arrangé, chose commune à l’époque.

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Lors des premières années de son mariage, Hélène de Montgeroult fréquente avec son époux les salons parisiens, en premier lieu ceux des Rochechouart, de madame de Staël, de madame de Genlis et celui de Mme Vigée-Lebrun, qui était fréquenté par les plus grands musiciens de l’époque. C’est dans ces salons qu’Hélène de Montgeroult se fait connaître comme pianiste virtuose : “Quoiqu’elle fut très jeune alors, elle n’en étonna pas moins toute ma société, qui était vraiment fort difficile, par son admirable exécution et surtout par son expression, elle faisait parler les touches.” (Souvenirs de Mme Vigée-Lebrun)

Dans la tourmente révolutionnaire

Au début de la Révolution française, Montgeroult fréquente les cercles favorables à la monarchie constitutionnelle, notamment les salons de Madame de Staël et de Madame de Genlis. Ce n’est que quand la Révolution va tourner au bain de sang qu’elle va s’en détourner. 

Jusqu’en 1792, elle partage son temps entre le château de Montgeroult dans l’Oise, des résidences de campagne, et à Paris, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Elle quitte la France pour rejoindre Londres en juillet 1792, mais retourne à Paris en décembre pour que ses biens ne soient pas confisqués par le régime suite à l’adoption des lois de confiscation des biens des émigrés. 

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A partir de 1793, la vie de la marquise de Montgeroult va basculer : lors d’une mission diplomatique avec Hughes-Bernard Maret, nommé ambassadeur à Naples, le marquis de Montgeroult, son épouse, et les autres membres de l’expédition sont arrêtés par les troupes autrichiennes dans le Piémont. Les hommes sont emprisonnés, puis enfermés dans le palais des ducs de MantoueL Les femmes et les enfants sont brutalisés, dépossédés de leurs biens et laissés dans le plus grand dénuement. Hélène de Montgeroult ne reverra pas son époux, qui meurt lors de sa détention, le 2 septembre 1793.

Quand elle rentre en France, c’est la Terreur. Les aristocrates et tous les soutiens de la monarchie sont pourchassés et considérés comme des ennemis de la Révolution par le Comité de salut public.

Pendant son absence, une lettre de dénonciation contre les Montgeroult a été adressée aux jacobins de Paris, leur maison du Faubourg-Saint-Honoré a été perquisitionné mais malgré le décret d’avril 1794 proscrivant hors de Paris et des grandes villes les nobles et les étrangers, la marquise de Montgeroult se voit épargnée : “Citoyenne Gaultier-Montgeroult, artiste, dont le mari a été lâchement assassiné par les Autrichiens pour employer son talent aux fêtes patriotiques”, signale le registre des perquisitions.

Existe aussi une légende selon laquelle Hélène de Montgeroult aurait échappé à la guillotine en improvisant sur le thème de La Marseillaise devant le Tribunal révolutionnaire. Aucune archive n’atteste de cela, mais l’histoire est belle et montre la réputation de virtuose de Montgeroult.

Une pédagogue de renom

Ayant perdu une bonne partie de sa fortune, Hélène de Montgeroult doit gagner sa vie comme musicienne, surtout qu’elle est désormais mère. Le 11 février 1795, elle a donné naissance à son unique enfant,  Aimé Charles, dont le père Charles-Antoine-Hyacinthe His (1769-1851) est rédacteur au journal Le Moniteur universel. Montgeroult et His se marient en 1797. 

Elle donne une série de concerts en Angleterre, puis surtout elle devient professeur de clavecin au Conservatoire de musique de Paris, créé le 3 août 1795. C’est la première et seule femme à atteindre un poste aussi prestigieux, et son salaire est le même que celui de ses collègues masculins. 

Elle ne reste cependant pas longtemps à ce poste, et démissionne le 22 janvier 1798, officiellement pour des raisons de santé. Mais son œuvre de pédagogue est loin d’être achevée. Elle continue d’assurer des cours privés chez elle, et surtout elle écrit un immense manuel de pédagogie, le Cours complet pour l’enseignement du fortepiano comprenant 114 études. Cet ouvrage est une méthode progressive de plus de 700 pages, avec 972 exercices, 114 études, des thèmes variés, trois fugues et une fantaisie, qui a été diffusé en France, en Allemagne, et en Pologne.

Libre de composer, libre d’aimer

À partir de 1795, Hélène de Montgeroult commence à publier ses compositions, mais elle compose déjà depuis 1788. Sa carrière de compositrice est relativement courte, puisqu’elle s’arrête aux environs de 1812. Le corpus qu’elle nous laisse est quasiment exclusivement écrit pour le piano, avec neuf sonates, récemment enregistrées par Nicolas Horvath, six nocturnes ainsi que 114 études.

Parallèlement à la composition, elle continue à se produire comme pianiste, mais uniquement dans son propre salon d’artiste, lors des “lundis de Mme de Montgeroult”. Elle y réunit ses amis, des artistes, comme Benjamin Constant, des figures de la vie mondaine parisienne et de grands musiciens de son temps comme Viotti, mais aussi Grétry, Méhul, Cherubini, ou encore Kreutzer.

Comme le souligne Jérôme Dorival, Hélène de Montgeroult une musicienne libre, mais cette liberté a un prix, et va la condamner à l’obscurité, puis à l’oubli : “Elle écrit désormais la musique qu’elle veut écrire, enseigne aux élèves qu’elle choisit. Elle obtient enfin la maîtrise de son temps et de ses options musicales sans devoir rendre de comptes ni à l’institution, ni au public. Le prix à payer – peut-être le savait-elle – est l’obscurité qui a enveloppé son oeuvre.” 

La marquise est également une femme libre : elle divorce de Charles His en 1802, vit pendant plusieurs une passion amoureuse intense, mais à sens unique, avec le baron Louis de Trémont, de 15 ans son cadet. Puis elle épouse en 1820, à l’âge de 56 ans, le Comte Édouard Dunod de Charnage, de 19 ans son cadet. Et enfin, elle est de nouveau veuve la deuxième fois, en 1826, suite au décès accidentel du comte de Charnage. Sa santé déclinant, elle décide de s’installer en Italie avec son fils, et elle meurt à Florence le 20 mai 1836.

Portrait présumé d’Hélène de Montgeroult, peint par Louis-Philippe-Joseph Girod de Vienney, baron de Trémont.
Une musicienne visionnaire

« Plutôt classique dans ses sonates, le style d’Hélène de Montgeroult s’ouvre sur l’avenir dans ses études, qui font même d’elle une vraie visionnaire tant elles auraient pu appartenir musicalement à la génération romantique », analyse Jérôme Dorival. C’est bien ce qui est fascinant dans l’oeuvre de cette compositrice hors norme : contemporaine de Mozart et Haydn, mais aussi de Beethoven, Schubert et Schumann, l’évolution de son écriture musicale va du classicisme au romantisme.

Ce qui est visionnaire dans sa musique, c’est qu’Hélène de Montgeroult pense le chant comme un modèle pianistique, et cela bien avant Chopin. Cette importance du chant irrigue à la fois sa pratique de pianiste virtuose, son enseignement de pédagogue et son travail de compositrice.

Dans sa vie comme dans sa musique, la marquise de Montgeroult fut une pionnière audacieuse et incroyablement libre, qui ne subit pas son destin mais le choisit. Par sa discrétion et son gout du secret, elle a construit de son vivant l’oubli dans lequel l’histoire de la musique l’a ensuite enfermée. Il est heureux qu’en ce début de XXIe siècle, les recherches de musicologues, de musiciennes et musiciens nous permettent de découvrir cette grande figure de la musique de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles.

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2 Commentaires

  1. Coups de cœur, oui, pour la marquise Hélène de Montgeroult et pour la comtesse Desfossez :en particulier pour le 2e mouvement de sa sonate nr 1 pour piano forte :1789. »l’Histoire avait rendez-vous avec l’aristocratie en 1789,et ce n’était pas pour prendre le thé « 

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