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Vasily Petrenko : « Le respect mutuel peut apporter de bien meilleurs résultats que la peur »

Entretien – Après 15 ans au Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, où il a totalement transformé l’orchestre, le chef russe Vasily Petrenko est depuis un an à la tête du Royal Philharmonic Orchestra, basé à Londres. Il nous a accordé un entretien en amont du concert qu’il a donné avec l’orchestre au Festival Menuhin de Gstaad pour évoquer la musique de Beethoven, sa vision du travail d’un directeur musical, et ses projets d’enregistrement.

Concernant le programme du concert Beethoven que vous donnez ce soir avec le Royal Philharmonic Orchestra, il est intéressant que noter que les trois œuvres au programme (Triple concerto, Fantaisie Chorale et Symphonie n°5) ont été composées à une époque où Beethoven traversait une période très difficile, personnellement à cause de sa surdité, mais aussi politiquement à cause des bouleversements politiques en Europe du fait des guerres napoléoniennes. L’armée française de Napoléon envahissait l’Europe…

D’abord les Français, puis les Cosaques. Et il y a eu un « soulèvement » des autres forces européennes, puis plus tard, le retour de l’Empire français (avec les Cent Jours). Toutes ces choses se passaient à l’époque de Beethoven, et sont en fait très pertinentes aujourd’hui. Il y a eu six guerres du vivant de Beethoven rien que sur le territoire où il vivait (en fait il y en a eu 7 entre 1791 et 1815). Les gens ne s’en souviennent pas, mais ils se souviennent de Beethoven. Donc, dans ce sens, on peut se demander quelle est la valeur de l’art ? Il est très important d’y réfléchir et de valoriser l’art.

Vasily Petrenko © Raphaël Faux/ Festival de Gstaad

Quel est pour vous le parcours de ce programme avec ces trois pièces ? Quel est le message que vous pensez que le public peut en tirer ?

Les trois pièces vont de l’obscurité à la joie. Dans la Fantaisie Chorale, tout d’abord, c’est une sorte de chemin vers sa neuvième symphonie. Ce n’est en aucune cas une esquisse. Mais cela va dans la même direction et avec la même structure. Et même le texte est assez proche de la dernière strophe de l’Ode à la joie.

Le Triple concerto commence par une sorte de pensée douce et agréable sur l’essence de la vie, avec les basses et les violoncelles qui débutent de la même manière que les basses et les violoncelles ouvrant le chemin orchestral de la Fantaisie Chorale. Il y a donc une similitude et un lien entre ces deux œuvres. Et à la fin, le concerto va vers la joie et la célébration, avec la polonaise qui commence le dernier mouvement et mène ensuite à la jubilation et à la célébration de la vie.

Dans ce concerto il y a un lien entre la musique de chambre que les trois solistes doivent jouer et la musique à grande échelle lorsqu’ils sont rejoints par l’orchestre. C’est ce qui le rend si unique et en fait assez délicat à équilibrer et à suivre, car parfois on s’interrompt mutuellement. Ainsi, tous ces dialogues que je peux partager ne se déroulent pas seulement entre deux participants, à savoir le soliste et l’orchestre, mais entre les trois solistes et l’orchestre, ce qui est un véritable défi. Et enfin, la cinquième symphonie, bien sûr, est probablement l’une des musiques les plus connues.

Dmintry Smirnov, Sergei Babayan, Vasily Petrenko, Edgar Moreau, le Royal Philharmonic orchestra © Raphaël Faux/ Festival de Gstaad
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Avec une œuvre aussi interprétée que la 5e symphonie de Beethoven, comment faites-vous pour lui redonner de la fraîcheur ?

Je n’essaie pas de le faire. Je ne pense pas qu’on doive rafraîchir l’œuvre. J’essaie juste de faire en sorte que ça sonne aussi bien que possible aujourd’hui. Peut-être que demain ce sera légèrement différent. C’est l’essence et la beauté de la musique classique : une interprétation n’est jamais la même. 
En ce qui concerne les aspects techniques, je pense que, surtout dans la 5e symphonie, il faut trouver un équilibre entre une articulation très nette et forte, ce qui est nécessaire dans certaines parties, non seulement dans le premier mouvement mais aussi dans le final, et l’équilibrer avec des lignes plus longues. Sinon, cela peut devenir une pièce grandiloquente, qui gaspille beaucoup d’énergie. Ce que j’essaie toujours de faire avec les symphonies, c’est de trouver la forme, l’arc du tout début vers ce do majeur de la fin.
Il est très important pour tout orchestre de jouer la 5e Symphonie de Beethoven avec son chef principal, car, à bien des égards, cela définit les règles du jeu.

Une fois que vous avez joué non seulement cette symphonie, mais plusieurs autres symphonies de Beethoven, l’orchestre est lié à la façon dont nous jouons ensemble. Les musiciens savent tous ce qu’est le vibrato, quelle quantité d’archet nous utilisons pour cela. En ce qui concerne les instruments à vent, les musiciens savent quels sont les moments de respiration, quelle est l’ampleur de notre respiration, et quand nous respirons. Mais il faut évidemment savoir comment le construire ensemble. C’est pourquoi j’essaie de programmer une quantité suffisante de Beethoven avec un orchestre, surtout dans les premières années. 
Ce n’est pas tant une question de formation, car ce sont tous des musiciens incroyables. Ce sont tous des professionnels aguerris et des musiciens évidemment très talentueux. Chacun a son propre point de vue, ce qui est tout à fait normal. Mais nous devons unifier tout cela afin de jouer cette musique avec la meilleure qualité possible. 

Vasily Petrenko © Raphaël Faux/ Festival de Gstaad

« Une fois que vous avez joué Beethoven, l’orchestre est lié à vous. »

Après quinze ans au Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, qui ont été des années profondément transformatrices pour cet orchestre, vous êtes devenu le directeur musical du Royal Philharmonic orchestra en 2021. On peut déjà entendre la transformation en cours. Comment travaillez-vous avec les musiciens pour améliorer et transformer le son de l’orchestre ?

Tout d’abord, vous devez avoir une excellente équipe, pas seulement des musiciens d’orchestre, mais aussi la direction, toutes les personnes autour, en commençant par les machinistes et techniciens, mais aussi les documentalistes qui préparent les partitions, jusqu’aux directeurs de tournée qui font un travail incroyable. Aujourd’hui, il est très délicat et difficile de partir en tournée en raison de toutes les difficultés liées aux voyages, et pas seulement malheureusement, car les prix des cargaisons et des vols ont augmenté de façon vertigineuse. Ce n’est qu’un exemple de la façon dont les difficultés fonctionnent et de l’importance de ces efforts d’équipe, et des musiciens aussi.

Je me souviens toujours de ce que mes professeurs m’ont dit très tôt pendant mes études à Leningrad/Saint-Pétersbourg, à savoir que « la baguette elle-même ne produit pas de sons. Ce sont les musiciens de l’orchestre qui en font. » Le rôle du chef d’orchestre est de les aider à donner le meilleur d’eux-mêmes. Mon rôle est donc de libérer et d’améliorer leurs meilleures qualités, individuellement et collectivement. Pour cela, j’ai toujours un grand respect pour eux et j’essaie toujours de les aider plutôt que de leur donner des ordres. Je pense que le respect mutuel peut apporter de bien meilleurs résultats que la peur.
Cet aspect social du travail de chef d’orchestre est très important. Par aspect social, j’entends la façon dont vous travaillez avec les musiciens, comment vous leur parlez, ce que vous faites avec eux, et c’est naturellement devenu un plaisir d’interagir avec eux et de passer du temps ensemble.

« Mon rôle est de libérer et d’améliorer les qualités, individuellement et collectivement. »

Vous avez enregistré plusieurs cycles symphoniques et orchestraux qui ont eu de beaux succès critiques avec le Royal Liverpool Philharmonic Orchestra (Chostakovitch, Tchaïkovski, Rachmaninov) et l’orchestre d’Oslo (Scriabine, Strauss). Quels sont vos futurs projets d’enregistrement ?

C’est une question un peu difficile car la structure financière du Royal Philharmonic Orchestra est assez différente de celle de la plupart des orchestres dans le monde. Tout d’abord, la plupart des membres du RPO sont des travailleurs indépendants. C’est une sorte d’organisation d’actionnaires. Ainsi, si vous êtes le noyau dur de l’orchestre, une fois que vous faites partie de l’orchestre, des membres de base, qui sont au nombre de 65 ou 66, on vous donne une participation, qui a une valeur. Il est donc dans votre intérêt que cette participation prenne de la valeur, car si vous partez, elle est donnée au membre suivant, mais la différence entre sa valeur au moment de votre arrivée et de votre départ vous est payée. Donc, les gens travaillent vraiment très dur et ils sont payé au travail fourni. Il n’y a pas de frais mensuels, pas de salaires hebdomadaires.

C’est très efficace en terme de gestion du temps, car vous ne perdez jamais un moment de répétitions. Tout doit être fait dans le temps imparti. Mais, d’un autre côté, il devient très coûteux d’avoir une répétition supplémentaire, et c’est donc très rarement possible. C’est pourquoi mon contrat stipule que nous devons avoir au moins trois répétitions complètes et une répétition générale avant chaque grand concert.

En ce qui concerne les enregistrements, étant donné que l’orchestre en réalise de nombreux pour des jeux vidéo et des films, ce qui constitue son gagne-pain, il n’est jamais rentable de réaliser un enregistrement classique. C’est pourquoi, je cherche des sponsors, car nous parlons d’importantes sommes d’argent. Bien sûr, ce n’est pas pour faire des bénéfices, c’est juste pour rentrer dans nos frais. Je pense que les enregistrements de musique classique et le répertoire classique de base sont l’une des meilleures publicités et des meilleures relations publiques pour un orchestre.

C’est ainsi que nous pouvons découvrir des orchestres avant de les entendre en salle. Cela permet de donner une publicité internationale à des orchestre.

Exactement. Mais ensuite, il faut des investissements, et pour trouver ces investissements, surtout maintenant avec la politique actuelle du Arts Council England (l’organisme public anglais en matière politique culturelle), c’est très difficile. L’année prochaine, nous jouerons trois grandes symphonies de Mahler au Royal Albert Hall, les deuxième, troisième et huitième, toutes trois parrainées par Madame Aline Foriel-Destezet (une mécène dont la famille détient en partie le groupe Adecco). Avec son aide, nous ferons les enregistrements vidéo en direct.

En ce qui concerne nos projets de base, nous devons encore voir comment et quoi enregistrer. Nous sommes en partenariat avec Google et LG. Nous espérons que quelque chose va en sortir. C’est aussi une grande question pour moi : quel format ? Pour être honnête, et je le sais grâce à mes discussions avec tous les labels, le marché du disque a disparu. Il s’agit donc du marché du téléchargement et du marché du streaming. Cependant, ce qui ressort de mes discussions avec le public, c’est que les gens le ressentent très différemment. Même s’il s’agit d’un enregistrement studio en streaming, c’est toujours très différent du disque, qui est un objet que l’on touche et que l’on tient. Alors que là, c’est quelque chose que l’on diffuse en streaming. Peut-être que cela va changer à l’avenir. Je pense que c’est de la pure psychologie.

J’espère donc que ces projets verront le jour. Nous prévoyons de faire des symphonies Walton avec le Royal Philharmonic Orchestre, et je prévois de poursuivre le projet Prokofiev/Miaskovsky que j’ai commencé avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo.
J’avais également prévu un projet avec mon orchestre de Moscou, l’orchestre symphonique de la fédération de Russie (avec lequel Vasily Petrenko a suspendu son travail suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février dernier), d’enregistrer une anthologie de la musique russe, comme celle enregistrée par Evgeny Svetlanov il y a plusieurs décennies. Nous avions déjà convenu d’un projet avec le ministère de la Culture, qui débuterait en septembre prochain. Le ministère de la Culture de Russie dispose d’un portail, où se trouve une bibliothèque de musique et d’art, et où l’on peut trouver des enregistrements. Jusqu’à présent, il y en avait quelques uns, mais pas toujours de très bonne qualité et sous différents formats, et pas nécessairement numérisés. Et puis, de nos jours la musique est jouée différemment de ce qui était joué à l’époque où Svetlanov a réalisé son anthologie. Cependant, je ne pense pas que cela soit possible dans un avenir proche, voire lointain, malheureusement.

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